La place de la coutume à Mayotte

Auteur•rice•s

Aurélien SIRI, Hugues FULCHIRON, Elise RALSER, Etienne CORNUT

Publication

Sep. 2022

Le présent rapport restitue les travaux menés de 2019 à 2022 par une équipe pluridisciplinaire de chercheurs et de praticiens (juristes, anthropologues, sociologues, historiens), à partir de l’article 75 de la Constitution qui permet aux Mahorais, en théorie, d’être régis par la coutume pour toutes les questions relevant de leur statut personnel. La coutume mahoraise est elle-même entendue ici dans un sens large, le statut personnel mahorais puisant à deux sources : le Minhâdj Al Talibin et les usages et pratiques traditionnels africains et malgaches. Si le processus de départementalisation n’a pas remis en cause ce principe, la volonté « d’accompagner » l’évolution statutaire de Mayotte a conduit le législateur à diverses adaptations vidant peu à peu le domaine de la coutume locale de son contenu, notamment pour le mettre en conformité avec les droits et libertés fondamentaux et à transférer les compétences juridictionnelles et notariales des cadis, autorités de « droit local », vers les juges et notaires dits « de droit commun ». L’équipe a donc pris soin d’étudier de quelle façon ces changements sont aujourd’hui mis en pratique par les justiciables et par les praticiens du droit, et de vérifier si cela contribue à une meilleure compréhension de ce jeune département ultramarin complexe et unique, au sein d’une République qui se veut laïque, marqué par de fortes tensions sociales et où 95 % de la population est de confession musulmane. L’étude a pour ambition de mieux comprendre quel(s) rôle(s) doivent jouer les représentants de l’État et certains acteurs de la société civile. Pour atteindre ces objectifs, il a été principalement procédé à des enquêtes et études de terrain auprès des acteurs de la coutume (magistrats, avocats, cadis, notaires, officiers de l’état civil…). Ces investigations ont démontré en premier lieu que la coutume mahoraise n’est pas appliquée par le juge de droit commun, désormais seul compétent, pourtant, pour le faire. Le second enseignement de la recherche a permis de constater que la coutume continue dans une large mesure à régir la société mahoraise, mais hors du contrôle des autorités étatiques, ce que n’a fait qu’accentuer la mise à l’écart officielle des cadis. Cette recherche met alors en avant cette permanence des pratiques coutumières en matière familiale (mariage, divorce, filiation, successions) et du recours aux autorités traditionnelles pour régler les conflits. Il existe donc deux modes de régulation qui se déploient en parallèle, dont l’un régit la société en profondeur et l’autre seulement en surface. Plusieurs recommandations concrètes sont alors formulées, nourries par les réflexions des membres de l’équipe et des nombreuses personnes interrogées. Ces propositions sont de plusieurs ordres. Fondamentales : elles invitent à clarifier le statut personnel mahorais, dans ses conditions d’appartenance comme dans son étendue matérielle et son contenu en termes de sources, à redéfinir ses liens avec les principes fondamentaux et notamment celui de la laïcité. Techniques : elles suggèrent de supprimer le dualisme de l’état civil ou encore de reconnaître un « juste titre » foncier d’origine coutumière. Procédurales : elles tendent à redonner une place aux cadis dans l’application de la coutume, en les associant directement au processus judiciaire, autant qu’à redéfinir l’office du juge dans la mise en œuvre de la coutume. Ces propositions sont formulées dans le seul dessein d’accompagner la société mahoraise, les acteurs de la coutume, qu’ils soient judiciaires ou non, professionnels et justiciables, dans une meilleure compréhension de la place de la coutume à Mayotte et, au-delà, de celle des coutumes dans le système juridique français.

English version below / Résumé en anglais

This report presents the work carried out between 2019 and 2022 by a multidisciplinary team of researchers and practitioners (lawyers, anthropologists, sociologists, and historians), based on Article 75 of the Constitution, which in principle allows the inhabitants of Mayotte to be governed by customary law in all matters relating to their personal status. Mahoran customary law is understood here in a broad sense, as the personal status system in Mayotte draws on two sources: the Minhâdj Al Talibin and traditional African and Malagasy customs and practices.

While the process of departmentalization has not called this principle into question, the desire to “accompany” the institutional evolution of Mayotte has led the legislature to introduce various adjustments that have progressively emptied the field of local customary law of its substance, particularly in order to bring it into conformity with fundamental rights and freedoms. This process has also entailed the transfer of judicial and notarial powers from the cadis, authorities of “local law,” to judges and notaries of “common law.”

The research team therefore examined how these changes are currently implemented by litigants and legal practitioners, and whether they contribute to a better understanding of this young, complex, and unique overseas department within a secular Republic, marked by strong social tensions and where 95% of the population is Muslim. The study aims to better understand the role(s) that State representatives and certain civil society actors should play.

To achieve these objectives, field surveys and studies were primarily conducted with customary actors (judges, lawyers, cadis, notaries, civil registry officers, etc.). These investigations first demonstrated that Mahoran customary law is not applied by the common law judge, who is nonetheless now the sole competent authority to do so. The second key finding of the research is that customary law continues to regulate Mahoran society to a large extent, but outside the control of state authorities—a situation further reinforced by the official marginalization of the cadis. The study thus highlights the continued existence of customary practices in family matters (marriage, divorce, filiation, inheritance) and the recourse to traditional authorities for dispute resolution.

There are therefore two parallel systems of regulation: one that structures society in depth, and another that operates only at the surface level. A number of concrete recommendations are put forward, informed by the reflections of the research team and the many individuals interviewed. These proposals are of several kinds.

Fundamental proposals call for clarifying Mahoran personal status, both in terms of conditions of membership and its material scope and sources, as well as redefining its relationship with fundamental principles, particularly secularism. Technical proposals suggest abolishing the dual system of civil registration or recognizing a “valid customary title” to land ownership. Procedural proposals aim to restore a role for the cadis in the application of customary law, by directly involving them in the judicial process, and to redefine the role of judges in implementing customary law.

These recommendations are made with the sole aim of supporting Mahoran society—customary actors, whether judicial or not, professionals and litigants alike—in achieving a better understanding of the place of customary law in Mayotte, and more broadly, of the place of customary norms within the French legal system.