Depuis environ deux siècles, l’intérêt des scientifiques et des autorités publiques pour les comportements délinquants converge vers une préoccupation commune : expliquer le « passage à l’acte » et éviter la « récidive ». Les recherches menées à ce sujet dans différentes disciplines se sont longtemps données pour objectif d’élaborer une théorie générale dressant les causes de la délinquance. De leur côté, les institutions pénales leur ont régulièrement emboité le pas en tentant de mettre en pratique ces théories afin d’empêcher la réitération d’infractions.
Dans ce cadre, la dernière décennie a vu émerger le thème des sorties de délinquance. Cet intérêt récent pour les processus de désengagement, plutôt que pour la répétition des transgressions, est perceptible aussi bien du côté des universitaires que des institutions socio-judiciaires. Ce rapport de recherche vise à rendre compte des enjeux liés à cette évolution. Il explore les usages et souligne les limites de certains développements théoriques et des applications institutionnelles liées à ce changement de perspective, en les croisant avec les parcours de vie et l’expérience des personnes concernées.
On s’appuiera pour cela sur un dispositif méthodologique comportant deux volets. D’un côté, une enquête de terrain réalisée par entretiens au sein de services de probation en France et en Suisse. De l’autre, la restitution sous forme de récits de vie de la trajectoire biographique de personnes ayant fait l’objet d’une condamnation dans ces deux pays. Au contraire d’approches cherchant à identifier des facteurs unilatéralement propices ou défavorables à la récidive ou à la désistance, on s’attachera à rendre compte des configurations complexes et des dimensions enchevêtrées qui caractérisent ces parcours de vie.
Il ressort de cette recherche que le système pénal constitue un obstacle plutôt qu’un levier en matière de sorties de délinquance. Au lieu de chercher de nouvelles méthodes d’intervention, il est surtout indispensable que l’action institutionnelle cesse de causer du préjudice. Le désengagement délinquant nécessite d’être appréhendé dans une perspective longitudinale et transversale attentive aux rapports de domination. Parmi eux, l’accent est mis ici sur les conditions d’accès à l’autonomie pour les personnes judiciarisées, fortement touchées par des inégalités socio-économiques structurelles, et sur les conditions de leur émancipation, compte tenu du regard stigmatisant et discriminant porté à leur encontre par le système pénal et social.
Cette recherche est issue de l’appel à projet sur le thème :
Récidive et désistance.
Résumé en anglais / English version below
For about two centuries, the interest of scientists and public authorities in delinquent behavior has converged around a common concern: explaining the “passage to the act” and preventing “recidivism.” Research conducted in various disciplines on this subject has long sought to develop a general theory outlining the causes of delinquency. Penal institutions, for their part, have regularly followed suit, attempting to put these theories into practice in order to prevent the repetition of offenses.
In this context, the last decade has seen the emergence of the theme of desistance from crime. This recent interest in the processes of disengagement, rather than in the repetition of transgressions, can be observed both among academics and within socio-judicial institutions. This research report aims to shed light on the issues linked to this development. It explores the uses and highlights the limits of certain theoretical advances and institutional applications related to this shift in perspective, by comparing them with the life trajectories and experiences of those directly concerned.
The study relies on a two-pronged methodological approach. On one hand, a field investigation through interviews conducted within probation services in France and Switzerland. On the other, the reconstruction of life stories tracing the biographical trajectories of individuals who have been convicted in these two countries. Contrary to approaches seeking to identify factors that are solely conducive or unfavorable to recidivism or desistance, the aim here is to account for the complex configurations and interwoven dimensions that characterize these life paths.
The findings of this research suggest that the penal system acts more as an obstacle than as a lever in the process of desistance from crime. Rather than seeking new intervention methods, it is above all essential that institutional action stop causing harm. Delinquent disengagement must be understood from a longitudinal and cross-sectional perspectiveattentive to relations of domination. Among these, particular emphasis is placed on the conditions of access to autonomyfor people under judicial supervision—who are deeply affected by structural socio-economic inequalities—and on the conditions of their emancipation, given the stigmatizing and discriminatory gaze cast upon them by both the penal and social systems.