Le cancer en prison : Vécu et prise en charge de la maladie en unité hospitalière sécurisée interrégionale (CaPri)

Auteur•rice•s

Philippe COMBESSIE

Publication

Juin. 2023

Cette recherche s’inscrit dans une triple perspective : médicale, épidémiologique et sociologique. Elle mobilise des données statistiques nationales et repose sur un terrain d’investigation qualitative constitué par deux des huit Unités hospitalières sécurisées interrégionales (UHSI) françaises. Les UHSI, qui prennent en charge les hospitalisations de plus de 48 heures des personnes détenues, représentent des lieux centraux pour le soin et le suivi des cancers.

Le panorama statistique s’appuie sur les données du Système national des données de santé (SNDS) à partir desquelles a été distinguée l’activité des UHSI. De 2011 à 2020, 2 082 patients atteints de cancer ont séjourné en UHSI (médiane : 186/an). La tendance est stable, avec un taux d’incidence de 0,24% de la population carcérale. Les caractéristiques socio-sanitaires des personnes détenues sont marquées par des comportements addictifs et de fortes comorbidités (notamment diabète, hypertension et dépression) qui constituent autant de facteurs de risque. Parmi les différentes formes de cancer, celui du poumon présente le plus grand nombre de cas (N = 332 ; soit 16%). Arrivent ensuite : ORL (9%), prostate (7%), colorectal (6%) et vessie (6%). Comparé aux données nationales, le cancer du poumon est largement surreprésenté (16% contre 6%).

Les entretiens avec les patients-détenus ont éclairé tant la situation qu’ils avaient connue au sein des établissements pénitentiaires que ce qu’ils vivent au sein de l’UHSI où ils ont été rencontrés. Le concept de « trajectoire de maladie » (Anselm Strauss) trouve, avec l’expérience du cancer en prison, un terrain emblématique. Nous avons dénommé « trajectoire ascendante » les situations où, pour les patients incarcérés atteints de cancer, la prison constitue, nous ont dit certains d’entre eux, une « chance », parce que cette pathologie, singulièrement lourde, n’avait pas été détectée avant l’incarcération. Nous avons dénommé « trajectoire descendante » les situations où l’incarcération a contribué, à l’inverse, à ce que le diagnostic et la prise en charge soit particulièrement longs.

Même si des différences entre les UHSI investiguées ont pu être notées, la dimension de ce type d’unité est propice à favoriser la communication entre services, et, par là même, à prodiguer une attention particulière à des personnes doublement vulnérables car soumises, d’une part, à une incarcération, d’autre part à une pathologie lourde.

Séjourner en UHSI pour un cancer implique de nouvelles formes de socialisation. Outre le fait d’être soigné pour une pathologie qui dans certains cas était inconnue du patient, celui-ci doit également apprendre les codes et les normes de ce nouvel espace relationnel.

Une des recommandations pourrait être de réfléchir à des dispositifs pour accompagner les justiciables incarcérés malades, et d’insister, outre les aspects médicaux, sur les formes de sociabilités nécessaires pour vivre le moins mal possible le cancer en prison.

English version below / Résumé en anglais

This research is situated within a threefold perspective: medical, epidemiological, and sociological. It draws on national statistical data and is based on qualitative fieldwork conducted in two of the eight French Interregional Secure Hospital Units (UHSIs). These units, which provide care for hospitalizations exceeding 48 hours for incarcerated individuals, are central locations for the treatment and monitoring of cancer.

The statistical overview relies on data from the French National Health Data System (SNDS), from which UHSI activity was specifically identified. Between 2011 and 2020, 2,082 cancer patients were admitted to UHSIs (median: 186 per year). The trend remains stable, with an incidence rate of 0.24% of the prison population. The socio-health profile of incarcerated individuals is marked by addictive behaviors and high levels of comorbidities (notably diabetes, hypertension, and depression), all of which constitute risk factors. Among the various types of cancer, lung cancer accounts for the highest number of cases (N = 332; 16%). It is followed by ENT cancers (9%), prostate cancer (7%), colorectal cancer (6%), and bladder cancer (6%). Compared with national data, lung cancer is significantly overrepresented (16% versus 6%).

Interviews with incarcerated patients shed light both on their experiences within correctional facilities and on what they undergo within UHSIs, where they were interviewed. The concept of “illness trajectory” (Anselm Strauss) finds a particularly illustrative application in the experience of cancer in prison. We identified “ascending trajectories” as situations in which incarceration, according to some patients, constituted a “chance,” insofar as this particularly serious condition had not been diagnosed prior to imprisonment. Conversely, we identified “descending trajectories” as situations in which incarceration contributed to significantly delayed diagnosis and treatment.

Although differences were observed between the UHSIs studied, the structure of these units tends to facilitate communication between services and, consequently, to provide particular attention to individuals who are doubly vulnerable—both due to incarceration and to serious illness.

Being hospitalized in a UHSI for cancer also entails new forms of socialization. In addition to receiving treatment for a condition that may, in some cases, have been previously unknown to them, patients must also learn the codes and norms of this new relational environment.

One recommendation would be to develop support mechanisms for incarcerated individuals with serious illnesses, placing emphasis not only on medical care but also on the forms of social interaction necessary to cope as effectively as possible with cancer in prison.