Le 9 septembre 2025, l’Institut Robert Badinter a eu l’honneur de recevoir la professeure américaine Faye Taxman à l’université George Mason (Etats-Unis), éminente spécialiste des pratiques correctionnelles fondées sur les données probantes (evidence-based practices). Devant un large public de professionnels de la justice et du champ pénitentiaire, elle a montré combien la recherche scientifique peut transformer l’exécution des peines, contribuer à réduire la récidive et mieux articuler santé et justice. Son intervention a été enrichie par les analyses croisées de Massil Benbouriche, professeur des universités et maître de conférences en psychologie et justice à l’université de Lille et d’Anaïs Tschanz, docteure en criminologie et enseignante-chercheuse au Centre interdisciplinaire de recherche appliquée au champ pénitentiaire (CIRAP de l’Ecole Nationale d’Administration Pénitentiaire (ENAP).
Cet événement s’inscrit dans les conférences exceptionnelles qu’organise l’Institut Robert Badinter avec des personnalités de renommée internationale pour stimuler la recherche multidisciplinaire, à l’instar de la venue l’an dernier de Tom Tyler, professeur émérite de psychologie sociale à la faculté de droit de Yale, dont les actes de sa conférence seront prochainement publiés.

Les pratiques professionnelles fondées sur les données probantes
Faye Taxman a débuté la conférence en rappelant une évidence trop souvent négligée : « pourquoi continuer à recourir à des pratiques dont on sait qu’elles ne fonctionnent pas ? ». Les travaux internationaux démontrent que certaines approches réduisent la récidive de façon significative (programmes cognitifs-comportementaux, recours aux incitations et aux récompenses, prises en charge médicamenteuses pour les addictions, suivi individuel basé sur le modèle Risque-Besoins-Réceptivité). À l’inverse, d’autres dispositifs, pourtant populaires, se révèlent inefficaces, voire contre-productifs : programmes centrés uniquement sur la surveillance intensive ou encore le recours systématique aux sanctions disciplinaires.
Issu du champ médical, le concept d’evidence-based practices fait référence à des pratiques pour lesquelles des preuves d’efficacité ont été apportées par la recherche. La définition de pratiques efficaces suppose un socle d’études solides, dépassant l’intuition des professionnels ou des administrations qui choisissent des dispositifs. Pour Faye Taxman, l’enjeu est de fournir aux agents de probation et aux personnels pénitentiaires une véritable « boîte à outils » permettant de cibler les besoins criminogènes, de faire correspondre ces besoins à des interventions efficaces, de cibler les facteurs de stabilisation (emploi, logement, soutien familial) et de renforcer la relation entre l’intervenant et la personne suivie. « L’essentiel est de construire une relation de confiance et de valoriser chaque progrès, même minime », a-t-elle insisté.
Massil Benbouriche a prolongé ce point en rappelant combien « la recherche évaluative est essentielle pour diffuser les ‘bonnes pratiques’ et interroger leurs effets réels ». Responsable du diplôme universitaire « Évaluations et interventions probantes en matière de prévention de la récidive » et du réseau EVA-3PR, il a souligné l’importance d’une coopération renforcée entre le monde académique et les milieux professionnels afin de mieux connaître les pratiques efficaces.

Santé et justice : des modèles intégrés pour prévenir les risques
Le deuxième temps fort de la conférence a porté sur la phase critique du retour à la société après l’incarcération des personnes condamnées. Cette phase de transition concentre de nombreuses vulnérabilités : risques accrus de rechute en matière de consommation de stupéfiants, risque de récidive ou même de suicide. Aux États-Unis comme ailleurs, plusieurs expérimentations ont montré qu’une meilleure articulation entre services de santé et justice constitue un levier majeur de prévention.
La professeur Taxman plaide pour des « modèles intégrés », où les services de santé mentale et d’addictologie sont directement accessibles dans le cadre des dispositifs judiciaires. Ces passerelles assurent la continuité des soins, facilitent l’adhésion des personnes concernées et réduisent significativement les risques post-carcéraux. En France, ce champ reste encore peu exploré, mais il pourrait inspirer de nouvelles coopérations entre magistrats, services pénitentiaires d’insertion et de probation (SPIP) et structures de soins. La conférence a permis de rappeler l’importance de penser la santé comme un élément central de la prévention des risques en détention comme en milieu ouvert.

La science de l’implantation : mettre en œuvre des dispositifs efficaces de façon durable
La conférence a également bénéficié des éclairages d’Anaïs Tschanz, docteure en criminologie et enseignante-chercheuse au CIRAP de l’ENAP. Spécialiste de l’évaluation des politiques pénales et de l’étude des pratiques professionnelles en milieu carcéral et probationnaire, elle s’intéresse aux conditions concrètes dans lesquelles les innovations peuvent s’ancrer durablement dans les services de justice. « Ces expertises éclairent utilement la réflexion sur la manière dont les savoirs scientifiques se traduisent dans les pratiques de terrain. », assure-t-elle.
C’est dans ce prolongement que Faye Taxman a introduit un concept encore méconnu en France : la « science de l’implantation » (implementation science) qui est définie comme « l’étude scientifique des méthodes visant à promouvoir l’intégration systématique des résultats de la recherche et d’autres pratiques fondées sur des preuves dans la pratique courante, et donc à améliorer la qualité et l’efficacité des services ou des soins de santé ». Celle-ci ne s’intéresse donc plus seulement aux programmes eux-mêmes, mais aux conditions concrètes de leur déploiement et de leur pérennité.
Il ne suffit pas d’identifier des pratiques efficaces : encore faut-il qu’elles soient adoptées, et maintenues dans la durée. Cela suppose de dépasser une approche hiérarchique descendante et d’associer pleinement les acteurs de terrain. Les facteurs internes (organisation, culture professionnelle, formation, ressources) et externes (partenariats institutionnels, financement, cadre légal) doivent être pris en compte. Une implantation réussie implique aussi de définir des objectifs clairs, de mesurer les changements à chaque étape et d’impliquer les personnels pour renforcer leur adhésion.
Des expériences comme le suivi individuel proactif ou des projets de réinsertion évalués scientifiquement montrent que, lorsque les principes de l’implantation sont respectés, les bénéfices en termes de réduction de la récidive et d’amélioration du climat organisationnel sont tangibles.

La conférence de Faye Taxman, nourrie par les échanges avec Massil Benbouriche, Anaïs Tschanz et les nombreux participants, a souligné l’urgence pour les systèmes pénitentiaires, en France comme ailleurs, de s’appuyer davantage sur les connaissances scientifiques disponibles. Appelant à développer la collaboration entre chercheurs et professionnels, cette démarche ouvre la voie à une justice plus efficace, plus humaine et mieux articulée avec les enjeux de santé publique.
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Crédit photos : © claireruiz.photographie/IRB