Le 18 novembre prochain, l’Institut Robert Badinter coorganise avec l’École de formation du barreau (EFB), l’École nationale de la magistrature (ENM) et l’École nationale des greffes (ENG), une matinée de formation consacrée au sens au travail (inscription ici). À cette occasion, Aurélie Grenot-Devedjian, directrice de l’Institut Robert Badinter, et Gilles Accomando, directeur de l’École de Formation du Barreau, reviennent sur les objectifs de cette initiative et sur les enjeux du sens au travail pour les professionnels de la Justice.
A la suite de l’étude de l’Institut Robert Badinter « le travail en juridiction, une analyse pluridisciplinaire », l’EFB et l’Institut Robert Badinter, en lien avec l’ENM et l’ENG, ont souhaité prolonger la réflexion sur le sens au travail. En quoi cette question est-elle importante selon vous ?
Aurélie Grenot-Devedjian : Le sens au travail a été identifié comme un levier susceptible d’apporter des éléments de réponse au malaise des professionnels de justice, exprimé par la tribune des « 3 000 ». Il y a bien sûr une dimension individuelle et psychologique dans le sens que chacun trouve dans son métier, mais l’étude de l’Institut Robert Badinter a mis en évidence l’importance des conditions dans lesquelles l’activité professionnelle est exercée. Débordement temporel, intensification et fragmentation du travail, place croissante du reporting et des nouveaux outils, fragilisation des logiques de métier ont une incidence. Prenons la question du temps : les délais dans lesquels sont rendues les décisions de justice sont évidemment une dimension importante de la qualité de la justice mais cela ne peut suffire. Les justiciables attendent également d’être écoutés et de comprendre la décision qui les concerne. Le sens au travail touche ainsi directement à la justice rendue aux citoyens. A travers les interventions d’universitaires chercheurs et de praticiens, ce colloque sera l’occasion de nous interroger sur les mécanismes à l’œuvre dans les juridictions et les cabinets d’avocats, afin d’identifier ce qui fragilise et ce qui nourrit le sens au travail dans chacune des professions de la justice.
Gilles Accomando : La justice, l’équité, la défense des droits et le respect de l’Etat de droit participent du sentiment de sens qui animent les praticiens du droit. Le fait que ces valeurs soient chahutées, voire bafouées aujourd’hui, crée une perte de repères qui vient (re)questionner les raisons de leur engagement et fragiliser le sentiment d’utilité et de satisfaction au travail. Et comme tout moment de crise, c’est aussi une opportunité pour partager ces interrogations et tenter de retrouver une orientation commune : c’est précisément l’objectif de la matinée organisée le 18 novembre prochain à l’EFB.
Il peut paraitre surprenant, au moins à première vue, que des métiers au service de la justice, dont l’utilité sociale est évidente, puissent conduire les praticiens, avocats, personnels de greffe, magistrats, attachés de justice, à une perte de sens. Comment cela s’explique-t-il selon vous ?
Gilles Accomando : L’utilité sociale objective d’un métier ne coïncide pas nécessairement avec le sens que les professionnels éprouvent concrètement dans leur exercice. A l’heure où beaucoup de métiers, dont ceux du droit, connaissent des transformations profondes, il peut y avoir une frustration croissante face à l’impossibilité de rendre la justice ou d’y contribuer dans des conditions jugées satisfaisantes. Numérisation, intelligence artificielle, standardisation des tâches, évolution des modèles économiques des cabinets d’avocats, contrainte de gestion et nouvelles attentes des clients… autant de facteurs qui s’ajoutent aux questionnements individuels et aux attentes personnelles de chacun.
Aurélie Grenot-Devedjian : Les travaux de recherche – dont ceux de l’économiste Coralie Perez qui interviendra lors du colloque – montrent que l’utilité d’un métier ne suffit pas à donner du sens au travail. Il faut d’abord que l’organisation du travail permette de garder en vue l’objectif final (rendre un jugement, conseiller un client) sans que des objectifs intermédiaires, comme tenir un calendrier ou réduire un stock, s’y substituent. Ensuite, le sens se perd lorsque les valeurs professionnelles sont mises à mal dans la réalité de l’exercice. Dans les métiers de la justice, les idéaux et les valeurs professionnels sont très élevés : il s’agit de rétablir des équilibres rompus, de sanctionner avec justesse certains comportements, de déployer des qualités d’écoute avant de donner un conseil (pour un avocat) ou de prendre une décision (pour un magistrat). Or, dans le rythme soutenu de l’activité quotidienne, mais également dans la solitude de l’exercice, ces valeurs peuvent paraître fragilisées, lointaines ou même absentes. « On fait tout vite et mal ! », entend- t-on souvent. Des greffiers disent parfois ne plus reconnaître leur métier, réduit à des tâches administratives. C’est ce qui ressort de l’étude.
Ce colloque est destiné à aborder à la fois ce qui fragilise mais aussi ce qui nourrit le sens au travail dans les métiers de la Justice. Quels sont selon vous les points saillants à cet égard ?
Gilles Accomando : Dans les métiers du droit, l’exigence de qualité est très forte. Avoir le sentiment de ne plus pouvoir satisfaire cette exigence peut être extrêmement démotivant. Tout comme le manque de reconnaissance, surtout lorsqu’il vient de ceux que l’on aspire à servir.
Aurélie Grenot-Devedjian : L’utilité évoquée par Gilles Accomando reste un élément central et, de ce point de vue, la justice, pilier de la démocratie, reste très attractive. Des marges de progression existent dans les conditions d’exercice des métiers. L’étude met en exergue des ressources comme celle des collectifs de travail, où chacun peut discuter de sa pratique, exprimer ses désaccords et sortir de l’isolement. Ce colloque montrera que le sens au travail n’est pas uniquement l’affaire de chacun : c’est évidemment l’affaire de tous.
Que révèle la diversité des expériences professionnelles au sein de la Justice sur le sens que les agents trouvent à leur travail ? Et comment la question du sens au travail se dessine-t-elle chez les nouvelles générations ?
Aurélie Grenot-Devedjian : Aborder ensemble plusieurs métiers de la justice montre que les interactions entre praticiens sont de nature à nourrir le sens au travail. Les pôles VIF, qui permettent de sortir des logiques de silo, en sont un exemple topique. Le recrutement massif de 1 500 magistrats et 1 800 greffiers supplémentaires, issu de la loi de programmation 2023-2027 et les promotions de taille inédite, rendent d’autant plus prégnante cette question. Leur accueil et la transmission des savoir-faire deviennent un enjeu de sens à part entière. Quant aux nouvelles générations, l’intervention de Camille Peugny, sociologue, en clôture du colloque nous éclairera sur leurs attentes à travers les premiers résultats d’une enquête de terrain menée auprès de plus de cinq mille jeunes.
Gilles Accomando : D’après la dernière enquête CNB/Ifop sur l’état de la profession d’avocat, l’érosion de la satisfaction au travail n’entame pas l’attachement au métier. Les avocats sont fiers d’exercer leur profession, qui reste attractive comme le prouve le nombre d’élèves que nous accueillons chaque année à l’EFB. En revanche, ils sont moins sereins pour leur avenir. Il sera à cet égard intéressant d’entendre les témoignages des intervenants qui ont exercé différents métiers de justice comme Céline Legros, désormais magistrate après avoir été avocate, et d’échanger effectivement en fin de matinée en suite de l’intervention de Camille Peugny.