Expériences pandémiques du droit et de la justice. L’urgence sanitaire dans la rue, au travail et au foyer (EXPANDROIT)

Auteur•rice•s

Emilie BILAND, Cyrine GARDES, Jerôme PÉLISSE

Publication

Mai. 2025

La crise sanitaire de la Covid-19 a été marquée par une production légale inédite, foisonnante et instable, édictant des règles changeantes mais particulièrement restrictives et régulièrement assorties de sanctions. Par bien des aspects, ce droit pandémique – ainsi que nous nous proposons de nommer l’ensemble des règles juridiques prises pour réduire le risque sanitaire et adapter les formes de la régulation sociale au contexte de crise – est apparu vertical et descendant. Comment les personnes « ordinaires », ni juristes ni responsables politiques, l’ont-elles perçu et manipulé dans leur vie quotidienne ? Cette recherche analyse les appropriations, variables et inégales, du droit pandémique, en partant des tensions, injustices et conflits qu’il a occasionné dans trois mondes sociaux centraux pour l’exercice du pouvoir et l’intégration sociale : l’espace public, la vie professionnelle et la vie privée. Cette analyse se fonde sur 130 entretiens menés auprès de 163 personnes, vivant principalement dans deux régions hexagonales, ainsi que sur de nombreuses sources écrites, documents personnels, organisationnels ou officiels qui ont accompagné les démarches individuelles et collectives dans ce contexte extraordinaire.

Des amendes au pass sanitaire, des reconfigurations du travail « sur site » au télétravail, de l’assignation au foyer aux relations entre ménages, cette recherche prend le parti d’une exploration large et transversale des lieux et des situations qui ont été bouleversés par la crise pandémique et par son droit extraordinaire. Au-delà du constat classique de la déstabilisation des organisations et des personnes, elle montre que celles-ci se sont réinventées face aux contraintes, en intégrant le droit, en l’accommodant voire en le contestant. L’obéissance massive observée durant le premier confinement apparaît complexe et ambivalente : les individus peuvent, simultanément ou successivement, être face, avec et contre le droit. De surcroît, les postures contestataires se développent à mesure que la crise s’étire, les règles apparaissant de moins en moins légitimes et de plus en plus incertaines voire contradictoires.

Le droit pandémique a renforcé le pouvoir des autorités légales : des institutions publiques sur les gouverné·es, des employeurs sur les salarié·es, des professionnel·les sur leurs publics. Mais avec le bouleversement des repères ordinaires, tout le monde a été mis en position d’interpréter les règles et de faire valoir son cadrage auprès son entourage : parents vis-à-vis des enfants voire des personnes âgées, habitant·es d’un même immeuble, collègues de travail, passant·es dans la rue etc. Ces jeux avec le droit ont été informés par les rapports sociaux de classe, de genre, de race, d’âge et de handicap, qui limitent ou multiplient les ressources disponibles pour affronter le quotidien et exercer du pouvoir sur autrui. En cela, le droit pandémique a accentué les dominations, même s’il a aussi nourri les tactiques visant à leur résister.

English version below / Résumé en anglais

The Covid-19 health crisis was marked by an unprecedented, abundant and unstable legal production: it issued changing, restrictive, and coercive rules. In many ways, pandemic law – as we call the set of legal provisions that were adopted to reduce health risks and to adapt the forms of social regulation to the
pandemic – appeared vertical and top-down. How did “ordinary” people, neither lawyers nor politicians, perceive and manipulate it in their everyday lives?
This research project analyzes the variable and unequal uses of pandemic law, starting from the tensions, injustices and conflicts that it caused in three social worlds that are central to the exercise of power and social integration: public space, work life and private life. This analysis is based on 130 interviews conducted with 163 individuals, living mainly in two French regions, as well as on numerous written sources, i.e. personal, organizational or official documents that accompanied individual and collective moves in this unusual period of time. From fines to the health pass, from new settings of on-site work and of remote work, from home lockdown to relations between households, this research report takes the side of a transversal inquiry of the places and situations which have been disrupted by the pandemic crisis and by its extraordinary law. Beyond the classic result of the destabilization of organizations and people, it shows that the latter have reinvented themselves in the face of constraints: they have integrated new legal provisions, accommodated them or even resisted to them. The massive obedience observed during the first lockdown appears complex and ambivalent: individuals can, simultaneously or successively, be before, with, against the law. Moreover, protest behaviors have been growing as the crisis drags on, as rules appeared less and less legitimate and more and more uncertain and contradictory. Pandemic law has strengthened the power of legal authorities: public administrations over citizens, employers over employees, professionals over their audiences. But with the upheaval of ordinary landmarks, everyone has been put in a position to interpret the rules and to assert their own framework to those around them: parents vis-à-vis children or even the elderly, residents of the same building, coworkers, passers-by in the street, etc. These plays with the law have been informed by social relations of class, gender, race, age and disability, which limit or multiply the resources available to face the everyday life and to exercise power over others. In this way, pandemic law has accentuated dominations, even if it has also fueled tactics aimed at resisting them.