Qu’est-ce qu’un « bon » collectif de travail ? Cette question est abordée dans le dossier 2025#4 des Cahiers de la Justice, revue co-éditée par l’Ecole Nationale de la Magistrature (ENM) et les éditions Dalloz, consacré aux collectifs de travail dans les métiers de la Justice.
Des praticiens et universitaires de différentes disciplines y donnent des points de repères pour comprendre l’importance des collectifs dans la qualité du travail et le bien-être des personnes, mais aussi pour éclairer ce qui peut faire la force et la faiblesse de ces collectifs. Ce dossier prolonge les analyses de l’étude de Anne-Sophie de Lamarzelle et Valérie Sagant « Le travail en Juridiction, une analyse pluridisciplinaire » publiée par l’Institut Robert Badinter en novembre 2024 “Le travail en juridiction, une analyse pluridisciplinaire”
En amont de l’événement de présentation de ce dossier organisé le 10 février prochain, rencontre avec Anne-Sophie de Lamarzelle, responsable d’études et de recherches à l’Institut Robert Badinter et également membre du comité de rédaction des Cahiers de la Justice dont elle a coordonné le dossier de ce dernier numéro.

1. Le dossier des Cahiers de la justice met en lumière un paradoxe : les professionnels de la Justice perçoivent souvent leur travail comme solitaire, alors même qu’ils évoluent dans des structures collectives. Vous avez conduit pour l’Institut Robert Badinter une étude intitulée le Travail en juridiction, une analyse pluridisciplinaire, comment expliquez-vous ce décalage entre la perception et la réalité du travail en juridiction ?
Plusieurs hypothèses sont apparues lors des réflexions préparatoires à la rédaction de cette étude, susceptibles d’expliquer que les métiers de la Justice, en particulier ceux de magistrat et d’avocat, soient perçus comme largement solitaires. Cette perception est d’abord liée à l’histoire de ces métiers et à leur représentation traditionnelle. L’exigence constitutionnelle d’indépendance des magistrats, le caractère libéral de la profession d’avocat et le secret professionnel qui s’impose aux uns comme aux autres tendent à renforcer cette image. Pourtant, au sein des tribunaux, de nombreux services sont interdépendants tout au long de la chaine procédurale et de nombreux avocats ne travaillent pas seuls ! De fait, le travail revêt dans ces professions une dimension collective, rendant nécessaires des articulations, des discussions, des ajustements… Mais, il est vrai que malgré la dimension collective de l’œuvre de Justice dans les tribunaux et au sein de certains cabinets d’avocats, un sentiment d’isolement peut émerger, favorisé par le contexte de numérisation, d’accélération et d’individualisation du travail (éléments de contexte qui sont analysés dans l’étude précitée sur le travail en juridiction).
2. Quels sont les facteurs qui contribuent à ce sentiment d’isolement ?
Les facteurs peuvent être multiples mais par exemple, dans les juridictions, le travail est souvent décrit comme étant effectué en silo, avec des tâches atomisées (étant précisé que ce constat de tâches atomisées concerne aussi certains cabinets d’avocats), un recul de la collégialité et la suppression des audiences, au profit de modes de traitement écrit des contentieux… restent alors des collectifs statutaires ou formels, comme les assemblées générales, les commissions diverses ou les réunions de service. Mais ceux-ci ne sont pas toujours de nature à nourrir le collectif de travail car celui-ci s’ancre surtout dans les pratiques professionnelles et dans l’informel.
Il est important de bien définir cette notion de “collectif de travail”. Le collectif de travail s’entend en effet de l’ensemble des personnes qui concourent à une œuvre commune dans le respect de règles, et dont les relations sont basées sur la reconnaissance mutuelle des compétences et une forme de confiance. Autrement dit, outre des caractéristiques objectives, à savoir une pluralité de personnes, un objectif commun et des règles, un collectif de travail suppose une qualité de contexte et des dispositions individuelles particulières, qui permettent, parmi d’autres bénéfices dont le dossier de Cahiers de la Justice se fait l’écho, des ajustements concertés au bénéfice du travail à réaliser. Julien Ortin, avocat, souligne par exemple dans son article que la recherche d’un meilleur service rendu au client peut conduire des avocats à créer des collectifs de travail ad hoc, afin de mettre en commun une diversité de compétences.
Malgré la dimension collective de l’œuvre de Justice dans les tribunaux et au sein de certains cabinets d’avocats, un sentiment d’isolement peut émerger, favorisé par le contexte de numérisation, d’accélération et d’individualisation du travail
3. Le dossier souligne également que les collectifs de travail peuvent être à la fois « dysfonctionnels et maltraitants » mais aussi « porteurs de sens et de motivation ». Quels sont les éléments qui font basculer un collectif d’un côté ou de l’autre ?
Les collectifs sont identifiés depuis longtemps, notamment par la sociologie du travail, comme étant une ressource pour affronter les contradictions du travail et particulièrement pour faire face, collectivement, à l’inévitable décalage entre le travail tel qu’il est prescrit et le travail effectif, tel qu’il peut être concrètement réalisé (ce que l’on appelle le travail réel). Permettant la mutualisation des connaissances et des expériences, favorisant diverses formes de soutien et d’entraide, les collectifs interviennent dans la régulation des dysfonctionnements et ils peuvent contribuer à limiter les ressentis de stress.
Mais, le collectif n’est pas nécessairement idéal. Il se construit sur les différences de chacun et il suppose de savoir gérer des désaccords et des conflits. Par ailleurs, dans un collectif mal organisé, les défauts des pratiques individuelles peuvent être amplifiés et, à l’issue d’un temps d’acculturation nécessaire, il existe un risque de conformisme. Pour rependre les propos de Reynald Brizais, psychologue du travail, un bon collectif est celui dans lequel le débat a lieu, la place de chacun étant claire et assumée, chacun pouvant s’exprimer sans que la discussion ne soit confisquée. En réalité, le collectif est une charge commune, qui repose à la fois sur les managers ou encadrants mais aussi sur les individus eux-mêmes : l’un des articles du dossier des Cahiers de la Justice montre que les collectifs de travail ne se décrètent pas : ils se construisent autour de l’activité et dans les situations de travail.
4. En quoi les collectifs de travail dans les juridictions et cabinets d’avocats présentent-ils des particularités par rapport à d’autres secteurs professionnels ?
On peut penser que le caractère indépendant des métiers d’avocat et de magistrat comme le fait que ces professions aient longtemps été exercées de manière solitaire ont une incidence sur la constitution des collectifs encore aujourd’hui. Il existe par ailleurs une spécificité dans les juridictions car y coexistent plusieurs groupes professionnels — magistrats, greffiers, attachés de Justice, personnels administratifs, etc. ce qui est de nature à brouiller les frontières des collectifs, comme le montre l’article de Pierre-Louis Sanchez, sociologue. Valérie Boussard, sociologue du travail et des professions, explique, elle, dans ce dossier des Cahiers de la Justice, que chacun de ces professionnels peut avoir des objectifs spécifiques et que cette différenciation peut engendrer des tensions, des malentendus voire des conflits latents entre les groupes professionnels. Plutôt que de se percevoir comme engagés collectivement dans une mission commune, les différents corps peuvent avoir tendance à se replier sur leur propre périmètre, leurs contraintes spécifiques et pratiques propres. Or, cette absence d’échanges est susceptible d’empêcher l’émergence de solutions collectives aux difficultés rencontrées alors que dans un contexte coopératif, les problèmes pourraient être explicités et des ajustements construits en commun. Un fort turnover des personnes travaillant au sein des juridictions ou dans les cabinets d’avocat est égalementde nature à fragiliser les collectifs.
Les collectifs de travail ne se décrètent pas : ils se construisent autour de l’activité et dans les situations de travail.
5. La “managérialisation” de la justice a-t-elle un impact sur les collectifs de travail ?
Valérie Boussard explique encore dans sa contribution au numéro des Cahiers de la Justice, sans que cela ne soit spécifique aux métiers du droit et de la Justice, que les logiques gestionnaires à l’œuvre dans les administrations publiques, (on peut penser que c’est aussi le cas dans les cabinets d’avocats), reposent largement sur une logique individualisante. Les objectifs et les résultats à atteindre ne sont pas définis à l’échelle d’une entité collective mais progressivement déclinés à des niveaux de plus en plus fins : d’abord à l’échelle de chaque service, puis de chaque sous-service, jusqu’à concerner l’individu lui-même. Il en résulte une sorte de mise en concurrence qui a pour effet de fragiliser, voire de détruire les logiques collectives de solidarité. Une prise de conscience a toutefois eu lieu, tendant à vouloir créer les conditions favorables au déploiement d’un travail en équipe dans les juridictions et à de meilleures conditions d’accueil des collaborateurs au sein des cabinets d’avocats. Cela montre que la question est d’actualité pour les professions concernées !
6. Au-delà du diagnostic, quelles préconisations peut-on formuler pour « prendre soin » des collectifs de travail dans les métiers de la Justice ? Quels leviers d’action identifiez-vous, que ce soit au niveau institutionnel, managérial ou individuel ? Avez-vous eu des retours des acteurs de la justice sur ce sujet ? Comment s’en emparent-ils sur le terrain ?
Dans son article, le philosophe Jean-Philippe Pierron estime que prendre soin des collectifs, c’est d’abord prendre soin des individus qui les composent. Pour autant, il est difficile de donner des conseils ou des recettes ! D’une part, chaque organisation a sa propre histoire, ses contraintes et ses atouts, d’autre part, le collectif est aussi une question d’état d’esprit : comme l’indique dans le dossier Laurianne Baillargeaux, magistrate, la construction d’un collectif est l’affaire de tous, chaque acteur de la chaîne en étant un maillon indispensable.
Le dossier des Cahiers de la Justice propose néanmoins quelques pistes de réflexion. Il rappelle tout d’abord qu’il existe des préalables nécessaires à la création de collectifs de travail efficients et harmonieux. Comme le montre l’article de Christophe Soulard, Premier président de la Cour de cassation, l’objectif que se donne l’entité de travail doit être déterminé et les choix assumés. Les missions de chacun doivent quant à elles être clairement définies, non pour graver dans le marbre, de manière rigide et intangible, des frontières entre les différentes personnes qui travaillent ensemble, mais pour dessiner un cadre à partir duquel, dans le respect du rôle de chacun, des ajustements peuvent s’opérer au quotidien.
C’est dans la différence des missions, dans la pluralité des individualités et dans la prise de compte des contraintes professionnelles de chacun que se construit le collectif.
L’Ecole nationale des greffes a construit une formation intitulée “trouver sa place dans le collectif de travail” après avoir fait le constat qu’attachés de Justice, greffiers, directeurs de greffe et magistrats se connaissaient finalement assez peu les uns les autres, chacun ayant en tête des stéréotypes sur ce qu’il devait attendre du travail des autres ! Cette formation, évoquée dans l’un des articles du dossier, vise à déconstruire les représentations pour s’intéresser véritablement au travail de chacun. C’est dans la différence des missions, dans la pluralité des individualités et dans la prise de compte des contraintes professionnelles de chacun que se construit le collectif.
Quelques autres pistes sont esquissées dans le dossier comme le fait de prêter attention à l’accueil des nouveaux arrivants qui est évidemment un moment à soigner. Par ailleurs, que ce soit dans les juridictions ou dans les cabinets d’avocats, le rôle des managers ou encadrants est évidemment déterminant. Aline Clerot, procureure de la République, explique ainsi que faire vivre l’informel à travers les temps – apparemment – morts ou les pauses est essentiel. Dans un autre registre, les organisateurs de la formation à l’Ecole nationale des greffes, citée tout à l’heure, mais aussi Marie-Paule Lugbull et Philippe Banyols, (magistrate et directeur d’hôpital, coachs tous les deux) soulignent l’utilité des formations et des outils comme le coaching ou le codéveloppement pour apprendre à se connaitre soi et savoir exprimer ses besoins. Ces outils se fondent sur l’idée que, si le contexte institutionnel échappe à l’individu, il subsiste, pour lui, au sein de son contexte de travail, une place dans laquelle il conserve, heureusement, une part de liberté et de responsabilité. Ainsi que l’écrit Julien Ortin, avocat, même les avocats qui exercent leur profession à titre individuel se regroupent pour créer, entre confrères, des collaborations ad hoc autour des dossiers, des groupes entrepreneuriaux ou des groupes de défense commune. Pour reprendre ses termes, loin d’opposer solitude et collectif, l’expérience montre que c’est leur articulation qui permet de préserver à la fois l’indépendance individuelle et l’efficacité collective.
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Lire l’étude : “Le travail en juridiction, une analyse pluridisciplinaire”
Lire le dossier dans : Les cahiers de la justice
Crédit photo : Claire Ruiz Photographie / Institut Robert Badinter