Etude criminologique du filicide-suicide. Comprendre pour prévenir

Auteur•rice•s

Jérôme FERRAND, Catherine BLATIER, Virginie SCOLAN

Publication

18 Mar. 2026

Le projet d’une étude criminologique du filicide-suicide – à savoir l’homicide d’enfants par un parent, suivi du suicide ou de la tentative de suicide de ce dernier – s’inscrit dans un contexte national de lutte contre les violences intrafamiliales. Ce phénomène soulevant des questionnements éthiques, sociaux et cliniques, il importait de l’étudier au prisme de l’interdisciplinarité et avec une méthodologie adaptée.

Établis à partir des données recueillies dans les Instituts médico-légaux et les tribunaux judiciaires, deux corpus analytiques complémentaires ont été constitués afin de permettre une étude circonstanciée à partir des cas identifiés dans le quart Sud-Est de la France à partir de 2010. Un premier corpus repose sur l’exploitation de données médico-légales à partir de l’examen des expertises thanatologiques réalisées sur réquisition judiciaire de décès (victime(s) et auteur·rice) dans les ressorts des Instituts médico-légaux de Grenoble, Lyon et Marseille. Le second intègre l’ensemble des données collectées à partir des dossiers judiciaires ouverts dans le cadre d’une enquête de flagrance ou d’une information judiciaire.

Plutôt que de réduire le filicide-suicide à un geste impulsif ou à une pathologie isolée, cette étude propose une lecture systémique et plurifactorielle du passage à l’acte. On observe tout d’abord que la terminologie en usage pour qualifier le filicide-suicide est inadéquate. Fondée sur le mode chronologique du déroulement des faits, le suicide étant nécessairement consécutif au geste homicide, elle a pour effet de marginaliser le suicide dans la compréhension du processus criminologique. En croisant les facteurs de vulnérabilité et les événements déclencheurs ou précipitants, la grille d’analyse adoptée témoigne
ensuite de l’intrication singulière de mécanismes défensifs, de traumatismes, de représentations parentales et de contextes socio-affectifs qui fragilisent les tentatives de généralisation ou la validation des typologies utilisées jusqu’ici pour décrire ce phénomène.

Par-delà l’analyse des trajectoires individuelles, cette recherche s’intéresse à la manière dont la considération du filicide-suicide est travaillée par les dynamiques sociétales. La nécessité d’établir la responsabilité pénale d’un individu occulte la réalité émotionnelle et psychique du passage à l’acte. En sacrifiant à l’injonction sensationnaliste propre au fait divers, l’exposition médiatique nuit également à l’intelligibilité du phénomène criminologique. Enfin, l’adoption d’un cadre théorique fondé sur l’analyse des rapports sociaux infantistes – marqués par des asymétries structurelles entre adultes et enfants – met en lumière la manière dont les enfants victimes sont privés de leur statut de sujets autonomes, tant dans le filicide que dans son traitement judiciaire.

Résumé en anglais / English version below

The project to conduct a criminological study of filicide-suicide—defined as the killing of children by a parent followed by the parent’s own suicide or suicide attempt—is framed within a national context of the fight against intrafamilial violence. Given the ethical, social, and clinical issues raised by this phenomenon, it was necessary to examine it through an interdisciplinary lens supported by an appropriate methodological framework.

Based on data collected from forensic institutes and judicial courts, two complementary analytical corpora were constructed to enable a contextualized study of cases identified in the southeastern region of France since 2010. The first corpus is based on forensic data drawn from thanatological reports conducted under judicial order in death cases (victims and perpetrators) within the jurisdictions of the forensic institutes of Grenoble, Lyon, and Marseille. The second corpus comprises all data collected from judicial case files opened as part of an emergency preliminary inquiry (enquête de flagrance) or a judicial investigation (information judiciaire).

Rather than reducing filicide-suicide to an impulsive act or isolated pathology, this study proposes a systemic and multifactorial interpretation of the enactment process. First, it observes that the terminology commonly used to characterize filicide-suicide is inadequate. Based on the chronological sequence of events—suicide necessarily following the homicidal act—this terminology tends to marginalize suicide in the understanding of the criminological process. Then, by cross-referencing vulnerability factors with triggering or precipitating events, the analytical framework highlights the unique interplay of defensive mechanisms, of trauma, of parental representations, and of socio-affective contexts, which undermine attempts at generalization or the validation of typologies previously employed to describe the phenomenon.

Beyond the analysis of individual trajectories, this research also explores how the consideration of filicide-suicide is shaped by broader societal dynamics. The imperative to establish individual criminal responsibility often obscures the emotional and psychological reality underlying the act. By conforming to the sensationalist demands of news coverage, media exposure harms the intelligibility of the criminological phenomenon. Finally, the adoption of a theoretical framework based on the analysis of infantist social relations—characterized by structural asymmetries between adults and children—highlights how child victims are denied their status as autonomous subjects, both in the filicide itself and in its judicial treatment.