Bien que ses fonctions diffèrent selon la nature écrite ou orale de la procédure, l’audience est historiquement et ontologiquement associée au procès et à tout ce qui symbolise la Justice. Malgré cet ancrage, l’audience n’est plus un espace-temps sacré puisque sa suppression est désormais admise à la faveur de procédures civiles ou pénales entièrement écrites, donnant lieu à un jugement sur dossier et donc sans audience. Si de nombreux travaux ont déjà été menés sur l’affaiblissement de la place de l’audience et la transformation de sa physionomie, l’ambition de cette recherche est de s’interroger de manière plus radicale sur son maintien ou sa disparition dans le traitement de certains contentieux. L’avènement d’une justice sans audience est donc une réalité dont la dimension a été sensiblement amplifiée par la crise sanitaire.
Prenant acte de ce nouveau paradigme, la recherche menée par une équipe pluridisciplinaire de juristes, de politistes et de sociologues, et conçue comme une étude d’impact, évalue les conséquences de la suppression de la phase d’audience sur l’ensemble des acteurs du procès. Elle s’articule autour de deux axes complémentaires : le premier s’intéresse aux justiciables en interrogeant l’utilité de l’audience, l’acceptabilité sociale de sa disparition et la compatibilité de cette disparition avec les droits fondamentaux du procès ; le second s’intéresse à la perception de la justice sans audience par les professionnels du droit et à l’impact de ces procédures sur l’organisation de leur travail et le sens de leurs missions.
À partir d’une analyse empirique mêlant différentes méthodes d’enquêtes qualitatives et quantitatives, il ressort que le recul de l’audience est apprécié de façon très mitigée par les acteurs de la justice. D’abord, quant aux professionnels, et malgré leur constat d’une dégradation effective de l’audience dans les pratiques judiciaires, leur attachement à l’audience reste relativement fort. En effet, même si l’audience est dans certains cas, vécue comme une perte de temps, la majorité d’entre eux considèrent qu’il serait en réalité difficile de se passer d’audience, tant elle est un marqueur organisationnel et une étape du processus décisionnel. Quant aux justiciables, ensuite, leur attachement à l’audience s’exprime à travers une vision globalement plus positive des procédures avec audience que sans audience, ces dernières semblant heurter leur sentiment d’être entendus et de voir leurs droits procéduraux respectés.
Ainsi, les travaux réalisés ont permis de mettre en lumière le recul effectif de l’audience dans les procédures judiciaires rendu possible par une absence d’incompatibilité fondamentale entre jugement sans audience et principes fondamentaux de la procédure. Malgré ce constat, la réception mitigée de la suppression des temps d’audience par les acteurs de la justice et l’impossibilité de penser le développement de la justice sans audience induisent en réalité la nécessité de repenser l’audience.
Cette recherche est issue de l’appel à projet lancé en 2021 sur le thème : Justice sans audience
Résumé en anglais / English version below
Although its functions differ according to the written or oral nature of the procedure, the hearing is historically and ontologically associated with the trial and with everything that symbolises Justice. Despite this anchoring, the hearing is no longer a sacred time-space, since its abolition is now accepted in favour of entirely written civil or criminal proceedings, giving rise to a judgment on the record and therefore without a hearing. While much work has already been done on the weakening of the role of the hearing and the transformation of its physiognomy, the aim of this research is to examine more radically whether it is being maintained or disappearing in the handling of certain types of litigation. The advent of justice without a hearing is therefore a reality whose scope has been significantly amplified by the health crisis. Taking note of this new paradigm, this research conducted by a multidisciplinary team of researchers in law and political science, and sociologists, designed as an impact study, assesses the consequences of eliminating the hearing phase for all parties involved in the trial. It focuses on two complementary areas: the first looks at litigants, questioning the usefulness of hearings, the social acceptability of their abolition and the compatibility of this abolition with the fundamental rights of the trial; the second focuses on the perception of justice without hearings by legal professionals and the impact of these procedures on the organisation of their work and the meaning of their missions. Based on an empirical analysis combining various qualitative and quantitative survey methods, it appears that the decline in court hearings is viewed with mixed feelings by those involved in the justice system. Firstly, despite observing a real decline in court hearings in judicial practice, professionals remain relatively attached to them. Indeed, even if hearings are in some cases seen as a waste of time, the majority of them consider that it would in fact be difficult to do without hearings, as they are such an important organisational marker and stage in the decision-making process. Litigants, meanwhile, express their attachment to hearings through a generally more positive view of proceedings with hearings than without, as the latter seem to undermine their sense of being heard and of having their procedural rights respected. The findings highlighted the effective reduction in the number of hearings in legal proceedings, made possible by the absence of any fundamental incompatibility between a judgment without a hearing and the fundamental principles of procedure. Despite this observation, the lukewarm reception given to the abolition of hearing time by justice professionals, and the difficulty of envisioning the development of justice without a hearing, actually point to the need to rethink the hearing.
