La traite négrière vue par l’Ecole de Salamanque (XVIe siècle)

Auteur•rice•s

Anne-Charlotte MARTINEAU

Publication

Sep. 2023

Le projet de recherche est né d’une interrogation : qu’ont dit les membres de l’« École de Salamanque » à propos de la traite négrière transatlantique qui s’est mise en place au XVIe siècle ? Cette question semblait constituer un angle mort chez les juristes. En effet, tandis que les discussions sur la nature et le traitement des populations autochtones des Amériques sont bien connues, les réflexions des membres de la seconde scolastique sur la réduction des Africains en esclavage sont largement méconnues des juristes, y compris des spécialistes de droit international. Pourtant, ces réflexions sur la légitimité (ou non) de la traite négrière sont intéressantes à plusieurs titres. D’une part, elles permettent de complexifier l’image encore hagiographique de l’École de Salamanque, dont les membres les plus éminents sont souvent considérés comme ayant posé les premiers jalons du droit international public. Il s’avère en effet que l’élaboration d’un droit des gens (ius gentium) régissant les relations entre États souverains s’est faite de pair avec l’élaboration de règles de droit privé visant à réglementer moralement les pratiques commerciales rendues possibles par la conquête des Amériques. La question de la légitimité de la traite négrière semble se trouver à mi-chemin entre les règles de droit public (la guerre juste) et les règles de droit privé (le commerce). D’autre part, les réflexions de la seconde scolastique permettent de s’éloigner des vocabulaires des droits de l’homme et du trafic des êtres humains, aujourd’hui dominants pour « parler » de
l’esclavage, et de s’interroger sur les implications découlant de l’inscription de l’esclavage dans une pensée essentiellement économique, et plus précisément dans une économie morale. En cela, les écrits de l’École de Salamanque offrent un autre regard sur les notions de propriété et de liberté, lesquelles sont employées dans les débats contemporains relatifs à l’illégalité de l’esclavage.

L’objectif principal du projet de recherche était de faire la lumière sur la nature des réflexions faites par les membres de l’École de Salamanque sur la traite négrière transatlantique et de les situer dans le contexte social, géopolitique et économique des deux Empires Ibériques du XVIe siècle. Pour cela, nous avons cherché à insérer les réflexions des théologiens et juristes dans une histoire des idées juridiques. C’est en effet par le biais de trois concepts – à savoir : ius gentium, dominium et bellum iustum – que les membres de l’École de Salamanque ont évalué la légitimité de la traite négrière mise en place par les Portugais. L’originalité de ce projet de recherche tenait également à ce qu’il a englobé des sources primaires jusque-là peu examinées par les juristes en raison de la difficulté d’y accéder ou de les lire. Nous avons accédé à plusieurs documents inédits qui ont été traduits du latin au français. Nous avons décidé de verser d’autres documents non-traduits dans Nakala.

Nous avons montré que les justifications juridico-théologiques relatives à la traite négrière ont évolué dans le temps et dans l’espace. Tout d’abord, les textes rédigés évaluant la légitimité de l’esclavage africain se multiplient dans le dernier quart du siècle, lorsque la traite négrière de l’Angola vers le Brésil prend véritablement son essor. Les justifications juridico-théologiques évoluent également sous la plume des jésuites des centres portugais de Coimbra et d’Evora, en contact avec les missionnaires dans les
colonies. Si la notion de « guerre juste » est toujours invoquée pour justifier une partie de la réduction en esclavage des populations dans certaines régions d’Afrique, c’est le développement de la notion de dominium – et l’alliance ainsi créée entre le droit des biens et le droit des contrats – qui joue un rôle primordial dans la justification de la traite.

Qu’ont dit les membres de l’« École de Salamanque » à propos de la traite négrière transatlantique qui s’est mise en place au XVIe siècle ? A travers les discours des différents membres de la seconde scolastique, le rapport analyse la légitimité (ou non) de la traite négrière. Dans le contexte social, géopolitique et économique des deux Empires Ibériques du XVIe siècle, le rapport montre, d’une part, que l’élaboration d’un droit des gens (ius gentium) régissant les relations entre États souverains s’est faite de pair avec
l’élaboration de règles de droit privé visant à réglementer moralement les pratiques commerciales rendues possibles par la conquête des Amériques. La question de la légitimité de la traite négrière s’est trouvée à mi-chemin entre les règles de droit public (la guerre juste) et les règles de droit privé (le commerce) ; d’autre part, que les réflexions de la seconde scolastique s’éloignent du vocabulaire classique des droits de l’Homme et du trafic des êtres humains, aujourd’hui dominants pour « parler » de l’esclavage, et
interrogent les implications découlant de l’inscription de l’esclavage dans une pensée essentiellement économique, et plus précisément dans une économie morale. En cela, les écrits de l’École de Salamanque offrent un autre regard sur les notions de propriété et de liberté, lesquelles sont employées dans les débats contemporains relatifs à l’illégalité de l’esclavage.

English version below / Résumé en anglais

The research project was born out of a question: what did members of the « School of Salamanca » say about the transatlantic slave trade that began in the 16th century? This question seems to be a blind spot among jurists. Indeed, while the discussions on the nature and treatment of the so-called “Indians” of the Americas are well known, the reflections of members of the Second Scholasticism on the enslavement of Africans are largely unknown to jurists, including international lawyers. Yet these reflections on the slave trade legitimacy are interesting for several reasons. To begin with, they help to review the still hagiographic image of the School of Salamanca, whose most eminent members are often considered to have laid down the foundations of public international law. It turns out that the development of a law of nations (ius gentium) governing relations between sovereign states went hand in hand with the elaboration of private law rules aimed at regulating morally the commercial practices that were made possible by the conquest of the Americas. Answering the question of the slave trade legitimacy seems to lie somewhere between public law (just war) and private law (trade) rules.
Furthermore, the reflections of the Second Scholasticism allow us to move away from the vocabularies of human rights and human trafficking, which are dominant today to « speak » about slavery, and to better grasp the implications arising from the inclusion of slavery in an essentially economic way of thinking, and more precisely in a moral economy. In this respect, the writings of the School of Salamanca offer a new perspective on the notions of property and freedom, which are used in contemporary debates on the illegality of slavery. The main aim of the research project was to shed light on the nature of the reflections made by members of the Salamanca School on the transatlantic slave trade, and to situate them in the social, geopolitical and economic context of the two Iberian Empires of the 16th century. In methodological terms, we decided to integrate the reflections of theologians and jurists into a history of legal ideas. We found that it was through three concepts -namely, ius gentium, dominium and bellum iustum-that the members of the Salamanca School assessed the legitimacy of the Portuguese slave trade. The originality of this research project also laid in the fact that it encompassed primary sources hitherto little examined by jurists due to the difficulty of accessing or reading them. We went to archives and gained access to several unpublished documents that have been translated from Latin into French. We have decided to add other untranslated documents to Nakala. We have shown that the legal-theological justifications for the transatlantic slave trade evolved over time and space. First, writings assessing the legitimacy of African slavery proliferated in the last quarter of the century, when the slave trade from Angola to Brazil really took off. Legal-theological justifications also evolved under the influence of Jesuits teaching at the Portuguese centers of Coimbra and Evora, who were in close contact with missionaries in the colonies. While the notion of « just war » was still invoked to justify part of the enslavement of populations in certain regions of Africa, it was the development of the notion of dominium -and the alliance thus created between property law and contract law- that played a key role in justifying the slave trade.